Vibe coding : demain, serons-nous tous développeurs ?
Lors de DAFTECH de Pennylane, une table ronde consacrée à l’intelligence artificielle m’a particulièrement intéressé.
Jean-François Bandet, cofondateur et dirigeant de bo&mie, y présentait un ERP qu’il a développé sur mesure pour son entreprise en s’appuyant sur l’intelligence artificielle, alors qu’il n’est lui-même pas développeur.
Et le résultat est impressionnant.
Gestion des produits et des recettes, production, prévisions, stocks, achats, facturation, reporting, connexion à Pennylane… En partant d’un premier besoin relativement simple, l’outil s’est progressivement transformé en véritable logiciel métier utilisé quotidiennement par l’entreprise.
C’est probablement l’une des meilleures illustrations de ce que l’on appelle aujourd’hui le vibe coding : décrire ce que l’on souhaite obtenir à une intelligence artificielle et la laisser produire une grande partie du code nécessaire.
Cela pose forcément une question : si n’importe qui peut désormais créer une application en discutant avec une IA, avons-nous encore besoin de développeurs ?
Je suis développeur, j’utilise moi-même énormément l’IA pour développer, et ma réponse est un peu plus nuancée.
🚀 Oui, l’IA change complètement la manière de développer
Il faut commencer par reconnaître l’évidence : ce qui est possible aujourd’hui est assez extraordinaire.
Une personne qui ne sait pas coder peut désormais partir d’une idée et obtenir en quelques heures ou quelques jours une application qui lui aurait auparavant demandé de faire appel à une équipe technique.
Et dans le cas de bo&mie, il existe un élément particulièrement important : son dirigeant connaît parfaitement son métier.
Il explique d’ailleurs être parti d’un processus qu’il maîtrisait déjà. L’objectif n’était pas de demander à l’IA d’inventer le fonctionnement de son entreprise, mais de transformer des processus auparavant gérés notamment avec des feuilles de calcul en véritable application.
C’est une distinction essentielle.
💡 L’IA peut écrire le code. Elle ne remplace pas la connaissance du problème que l’on cherche à résoudre.
Et c’est probablement pour cette raison que son expérience fonctionne aussi bien.
💻 Mais développer, ce n’est pas seulement écrire du code
C’est ici que mon expérience de développeur m’amène à apporter une nuance au concept de vibe coding.
Lorsque tout fonctionne comme prévu, l’IA est redoutablement efficace.
Le problème commence généralement lorsque… quelque chose ne fonctionne pas comme prévu.
Prenons un exemple très simple : connecter une application à une API.
Sur le papier, cela paraît facile. On consulte une documentation, on effectue une requête et on récupère une réponse.
Dans un véritable projet, les choses peuvent rapidement devenir plus compliquées.
Une API peut imposer des limites de requêtes, une pagination particulière, des quotas, des délais entre certaines opérations, des mécanismes d’authentification ou de renouvellement de tokens, des réponses asynchrones, des formats inattendus ou encore des comportements différents selon les erreurs rencontrées.
Il faut alors parfois revoir complètement la manière dont une fonctionnalité a été imaginée.
Et c’est précisément dans ce type de situation que je constate encore régulièrement les limites du développement uniquement piloté par l’IA.
L’IA peut parfaitement connaître la documentation d’une technologie et être capable d’écrire le code correspondant. Mais lorsqu’elle rencontre une succession de contraintes, elle peut aussi s’obstiner dans une direction qui ne fonctionnera tout simplement pas.
Elle corrige une erreur.
Une nouvelle apparaît.
Elle modifie une autre partie du code.
Puis revient quelques échanges plus tard vers une solution que l’on avait déjà écartée.
Un développeur expérimenté reconnaîtra parfois le problème beaucoup plus rapidement.
Non pas nécessairement parce qu’il sait mieux écrire les lignes de code que l’IA, mais parce qu’il a déjà rencontré ce type de situation.
⚡ L’expérience technique devient alors un multiplicateur
C’est là que le sujet devient, selon moi, particulièrement intéressant.
Il ne faut probablement plus mesurer la valeur d’un développeur uniquement à sa capacité à écrire du code.
Une IA peut aujourd’hui produire en quelques secondes ce qui aurait nécessité plusieurs dizaines de minutes, voire plusieurs heures auparavant.
Mais un développeur connaît également les architectures, les contraintes techniques, les comportements des API, les bases de données, les problèmes de performances, les questions de sécurité et surtout toutes ces petites astuces, parades et raccourcis accumulés au fil des projets.
Face à un problème, il sait parfois simplement dire à l’IA :
« Ne cherche pas à résoudre le problème comme ça. Fais-le autrement. »
Et soudain, l’IA redevient extrêmement performante.
C’est pourquoi je pense qu’il existe aujourd’hui une vraie différence entre vibe coder sans connaissances techniques et vibe coder lorsque l’on est développeur.
Dans le premier cas, l’IA permet à quelqu’un de construire quelque chose qu’il n’aurait probablement jamais pu construire seul.
Dans le second, elle permet à quelqu’un qui savait déjà construire de le faire beaucoup plus vite, et potentiellement d’aller beaucoup plus loin.
🔐 Le cas bo&mie l’illustre d’ailleurs très bien
Un passage de la présentation m’a particulièrement intéressé.
Jean-François Bandet explique qu’après avoir développé son application, il s’est fait accompagner ponctuellement par un ami développeur.
Pas pour concevoir les fonctionnalités métier.
Mais pour lui signaler qu’il fallait notamment séparer les environnements de développement et de production, mettre en place des sauvegardes, fermer certains ports ou encore renforcer l’authentification.
Sa formule résume finalement assez bien la situation : son application fonctionnait, mais il fallait encore « fermer quelques portes » pour en faire quelque chose de réellement sérieux.
Ce détail est important.
Le dirigeant de bo&mie possède l’expertise métier nécessaire pour expliquer précisément à l’IA ce dont son entreprise a besoin. Le développeur apporte de son côté une expertise technique permettant de voir des problèmes qu’un utilisateur, même extrêmement compétent dans son métier, n’a aucune raison de connaître.
Et l’IA se retrouve au milieu des deux, capable d’accélérer considérablement la transformation de ces connaissances en logiciel.
🔮 Alors, demain, serons-nous tous développeurs ?
Peut-être.
Les progrès réalisés en seulement quelques années invitent à rester prudent lorsqu’on essaie d’imaginer ce dont les IA seront capables dans dix ou vingt ans.
Peut-être qu’un jour, nous expliquerons simplement notre besoin à une IA et qu’elle sera capable de concevoir l’architecture, développer l’application, la tester, la sécuriser, la déployer et la maintenir sans que nous ayons besoin de comprendre ce qui se passe derrière.
Mais nous n’y sommes pas encore.
Aujourd’hui, le vibe coding permet déjà à énormément de personnes de créer des choses qui leur étaient auparavant totalement inaccessibles. C’est une évolution majeure et, en tant que développeur, je trouve cela beaucoup plus enthousiasmant qu’inquiétant.
Simplement, avoir accès à un outil ne signifie pas automatiquement maîtriser le métier qui l’utilise.
Après tout, nous avons quasiment tous une paire de ciseaux chez nous.
✂️ Cela ne fait pas de nous des coiffeurs.
Avec le développement assisté par IA, c’est aujourd’hui encore un peu la même chose.
Et si l’IA met désormais une paire de ciseaux extraordinairement puissante entre les mains de tout le monde, imaginez ce qu’elle permet de faire lorsqu’on la confie à quelqu’un qui sait déjà parfaitement s’en servir.